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La Rafle
Bonjour à vous, auditeurs, infantes et saints de six heures cinquante-cinq. A l'occasion de la trente-cinquième cérémonie des Césars, le théâtre du Châtelet était constellé d'étoiles, tout comme le Vélodrome d'Hiver après La rafle, reconstituée par le septième art.
 A Paris, le 16 juillet 1942. Sur ordre de la préfecture, la police s'empare de treize mille innocents, tous de confession juive. Parmi eux figurent plus de quatre mille enfants. Regroupés durant cinq jours dans un gigantesque vélodrome du quinzième arrondissement, la plupart des prisonniers tentent de garder espoir, malgré des conditions d'hygiène révoltantes. Schmuel Weisman, un modeste peintre de miniatures en plâtre, et son épouse Sura s'efforcent ainsi de rassurer leurs héritiers, effarés mais vaillants. Cependant, leur infortune ne reste pas sans écho. Annette Monod, une infirmière au dévouement angélique et le docteur David Sheinbaum, un praticien aussi pugnace que pondéré, vont ainsi déployer des trésors d'humanité pour épauler tous les captifs malades ou désemparés. Et de les accompagner au camp de Beaune-la-Rolande, tandis que la fatalité attend son heure, tapie derrière un triptyque ignominieux : canaille, abîme, parti.
Après Animal, un premier long métrage insolite mais prévisible, Roselyne Bosch braque cette fois sa caméra sur l’une des dates les plus cruelles de notre Histoire. Sa mise en scène n’en cumule pas moins dignité et densité, portée par une conviction exigeante où palpite une émotion frémissante. A ce propos, l’intéressée a évité l’écueil de la complaisance en privilégiant la vraisemblance sur la grandiloquence.
Elle exerce par ailleurs un sens aigu du contraste, incarné par le personnage du gardien, dont l’aveugle rudesse offre finalement prise au doute. Aussi, le scénario s’efforce d’exalter l’héroïsme des uns – pompiers, prêtre, bonne sœur, prostituées – et de pourfendre la veulerie des autres, milice à bêtes chercheuses ou gouvernement de Vichy, en état de servilité avancée. Attentif à illustrer la détresse des martyrs et l'indifférence des bourreaux, le récit présente par conséquent l'appel et l'abject.
Celui-ci prend pour cadres des décors imposants et intimidants, conçus avec une acuité avisée par Olivier Raoux, qui ressuscita en Hongrie ces antres de l’infamie. L’interprétation, pour sa part, force l’adhésion, dominée par des angelots d’une prégnante ductilité et par une Mélanie Laurent à l’endurante authenticité. Saluons en outre l’exhaustivité trapue de la narration, qui part de la décision administrative pour aboutir à l'exil vers l’extermination. De surcroît, l’intensité du film va crescendo ; l’épilogue au rythme capiteux des arpèges de Debussy s'avère à cet égard bouleversant.
Pour autant, le maréchal Pétain se montre ici bien sémillant. Adolf Hitler et René Bousquet détonnent quant à eux, en raison de postures accusées et d’afféteries illégitimes. De même, les épisodes allemands sonnent faux, desservis par une description au bord de la caricature. Ajoutons que l'immuable fraîcheur affichée par la stoïque Sura - nonobstant l'âpreté des épreuves infligées - laisse perplexe. Enfin, la séquence de la rafle souffre d’une réalisation confuse, alourdie encore par des violons indiscrets et vains.
A présent, notre Ministre de la Culture, touché par la hauteur du sujet, souhaite intervenir : « (ton exalté) Bonsoir ! Les ogres de l'arbitraire que constituent tyrans, traîtres et tortionnaires ont tous l'estomac dans l'exaction. Oui, des esprits embués par la folie et les exaltations d'une tétralogie ont déguisé en aube nouvelle un crépuscule d'odieux. Parfois, les délires font des hordes. »
Dynamique, démiurgique et didactique, La rafle remporte un seize. Certes, l’ensemble peine à trouver ses marques dans la première demi-heure. Notons d’autre part que la scène de danse se révèle artificielle. Au demeurant, le foisonnement descriptif ici à l’œuvre, où triomphent minutie éclairée et esprit de synthèse effilé, ainsi que la corpulence visuelle de la fiction forcent l’admiration. L’intelligence créatrice apprivoise donc le tumulte et livre un drame ample et âpre, entre pathétique et paroxysme, sur fond de démence étatique. Sous un tel regard, prompt à rappeler que surgissent les bureaucrates lorsque les bourreaux craquent, se consume un régime ignominieux, aux yeux duquel, la meilleure des France, c'est la traque.
A la semaine prochaine ; je vous embrasse.
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Voir remise et sourire
Bonjour, auditeurs levantins, nordiques ou sublunaires des matins moteurs, nautiques et subsidiaires. Sur Shutter Island, la tension se relâchait sitôt révélé un nom fatidique, comme l'illustrera à son tour la trente-cinquième cérémonie des Césars.
 Les festivités, tenues une fois encore au théâtre du Châtelet mêlèrent passé, prestance et sculptures. Elles surent cette année accommoder la jovialité à l'excentricité, sous l'influence d'un tandem d'animateurs sémillants et débridés, formé par la pétulante Valérie Lemercier et le fringant Gad Elmaleh. Saluons à cet égard leur intermède musical d'une fantaisie épanouie, en dédicace à Jean-Hugues Anglade, ainsi que l'espièglerie épicée de leur dialogue avec Vanessa Paradis, tout en auto-dérision et en bonhommie. Dans le même ordre d'idées, l'intervention déconcertante mais inventive de Jeanne Balibar retint l'attention, son hymne porcin irradiant les lueurs de l'auge.
Par ailleurs, Harrison Ford exhala une probe humilité et une sobre humanité, avant de recevoir un César d'honneur des mains d'une Sigourney Weaver à la classe affable et au français effilé. Histrions juvéniles et turlupins volatiles devraient s'inspirer de la modestie propre à ces prestigieux artistes. L'hommage rendu au défunt Eric Rohmer, le réalisateur de Ma nuit chez Maud, de l'aride Genou de Claire et de Pauline à la plage, conciliait quant à lui élégance et éloquence, grâce à Fabrice Luchini, d'une pondération avisée et d'une dextérité chevronnée.
Au demeurant, les effets de ralentis et de noir et blanc ménagés avant l'arrivée des lauréats s'avéraient laborieux et apprêtés, d'autant qu'ils introduisaient un décalage de quelques secondes avec leur montée sur scène. De plus, le numéro d’ Elie Semoun, nettement moins inspiré que l’an passé, se révélait vain et poussif. La fausse bande-annonce consacrée à une Juliette Binoche d’opérette trahissait pour sa part une dérision pâteuse, émoussée par une gaucherie mâtinée de gratuité.
Ajoutons que les vainqueurs devraient s’interdire d’employer le mot « résistance » à tort et à travers, car ils lui soustraient alors sa connotation héroïque tout en s’attribuant une stature illégitime. Or, ceux-ci ne courent aucun risque vital durant le processus créatif, contrairement aux combattants de l’ombre, acharnés à affaiblir l’Occupant.
A présent, en ce qui concerne le palmarès proprement dit, le plébiscite réservé au long métrage de Jacques Audiard – Un prophète - inspire un sentiment mitigé. Certes, une telle œuvre arborait une densité blafarde et un réalisme hagard mais déployait également une complaisante brutalité, jamais atténuée ni transfigurée. La morale du film laisse en outre songeur, car elle paraît exalter la loi du plus fort. Neuf récompenses octroyées à cette fiction pour geôles de composition constituent dès lors un tribut excessif.
A ce sujet, Tahar Rahim, d’une ardente authenticité en calife à la place du captif, méritait le César du meilleur espoir. Toutefois, le sacrer ensuite acteur de l’année 2009 signait une récidive excessive, d’autant qu’une pareille distinction convenait davantage à Vincent Lindon, d’une saillante justesse dans le pataud Welcome. De même, les décors de Mic-macs à tire-larigot, insolites et ambitieux, auraient dû l’emporter sur l'antre carcéral mis à l'honneur, imposant mais ordinaire.
D’autre part, Gran Torino a supplanté Le ruban blanc et Slumdog millionaire dans le cœur des électeurs alors que ses deux concurrents faisaient preuve d’une audace plus aiguë sur le plan formel et dramatique. Réjouissons-nous toutefois que Niels Arestrup, remarquable en ténor de la pègre corse, ait emporté le titre du second rôle masculin. Enfin, les votes ont couronné avec à-propos, et pour la cinquième fois, la comédienne Isabelle Adjani, entre acuité et âpreté, volubilité et vulnérabilité, imprégnation et indignation, dans La journée de la jupe.
Loin de se dérober, Fanny Ardant va nous rejoindre afin de remettre le César du meilleur vecteur de la station. « (timbre éthéré et capiteux) Bonsoir. Voilà bien le seul moment où j’accepterais de changer de statue. Les nommés pour le meilleur vecteur de la station sont : Laure Martin pour Working girl, Jean-Paul Lérine, pour L’échelle de Jacob, Julien Chavanne, pour Tous les matins du monde, ainsi que Romane Weber et Jean Rocki pour La poudre d’escampette. Et le gagnant est (bruit de papier déplié avec fébrilité) : Julien Chavanne, pour Tous les matins du monde. » Merci, diaphane Fanny.
A n’en pas douter, la soirée eut beaucoup de cachet, si l’on ose dire. Cependant, l’on eût souhaité une meilleure répartition des prix ; ainsi, en faveur d’ Un prophète, les trophées en ont trop fait. A ce propos, La journée de la jupe, contrepoint pragmatique et poignant à l’angélisme d’ Entre les murs, avait toutes les qualités requises pour créer la surprise. Déplorons du reste que la délicieuse comédie Le code a changé n’ait bénéficié d’aucune citation, tout comme Romane Bohringer et Karin Viard, pour Le bal des actrices, Jean-Paul Belmondo, dans Un homme et son chien, Gérard Depardieu, alias Bellamy, Romain Duris, le héros de Persécution et Robinson Stévenin, avec L'armée du crime, eux aussi délaissés par la sélection, à l'instar des drames étrangers pourtant étincelants, The reader et Les noces rebelles.
Notons d’autre part que les suffrages se portent depuis quelques années sur le dépouillement et l'authenticité, comme en témoignent Lady Chatterley, La graine et le mulet ou Séraphine. Et d’accorder, à tort ou à raison, une primauté aux questions de société. Il y a trente ans exactement, les nommés s’appelaient Clair de femme, Don Giovanni, I… comme Icare et Tess. Rudesse et véracité ont donc pris le pas sur richesse et virtuosité. En d'autres termes, les agapes artistiques servies aux cinéphiles ont toujours du goût mais s'avèrent plus frugales qu'autrefois et peinent à étancher leur soif de beauté. A vaincre sans terrine, on triomphe sans poire.
A la semaine prochaine ; je vous embrasse.
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Fantastic Mr. Fox
Bonjour, auditeurs plaisantins, palatins ou plébéiens, des matins tapageurs, flatteurs et ferrailleurs. Wolfman voyait deux messieurs se métamorphoser en bêtes cruelles, alors que tout un bestiaire prend forme humaine sous l'influence du Fantastic Mr. Fox, déjà dans l'étable.
 Habitué à commettre des hécatombes parmi les gallinacées du voisinage, Monsieur Fox, un renard madré et sûr de lui, a fini par se reconvertir dans le journalisme, à la demande de sa femme Felicity. Les années ont passé et le couple vit désormais dans une quiétude alanguie auprès de son fils, le jeune Ash, un adolescent aussi taciturne qu’insoumis. Tout bascule pourtant le jour où la petite famille emménage à l’intérieur d’un arbre séculaire, situé à proximité des élevages de trois riches et redoutables propriétaires terriens. Ainsi, il n’en faut pas plus à notre héros impénitent pour l’inciter à reprendre ses prédatrices activités. Excédés, ses adversaires décident bientôt de lui faire expier sa témérité. Dès lors, la comédie de molaires pourrait bien se transformer en tragédie de rapines.
Goupil ou frasques. Wes Anderson, qui réalisa notamment La vie aquatique et A bord du Darjeeling limited, a cette fois jeté son dévolu sur l’animation image par image de marionnettes animalières. Disons-le d’emblée, le style d’ensemble distille un charme suranné, grâce à une imagerie apaisée, habile à agencer les ocres boisés et les orangés acidulés. Celle-ci s’accorde avec un traitement tout en finesse, la satire empruntant des chemins narquois et délicats, émaillés de dialogues acérés quoique raffinés. Ajoutons qu’une élégante dérision irrigue en la circonstance une satire familiale subtile, avec père écrasant, mère rassurante et fils dissident. De plus, la fable ici tissée fait constamment preuve de goût, comme en témoignent le refus de la caricature ou de la vulgarité. Dans le même ordre d’idées, l’emprunt musical à La nuit américaine flatte l’ouïe, tout en créant un savant hiatus avec cet univers rustique en son genre.
Il n'en demeure pas moins qu'une tonalité nonchalante, entre ironie et bonhomie, et des enjeux aux contours indécis tiennent le spectateur à distance du récit. L'histoire manque en outre de répondant, le scénario s'évertuant à alimenter une intrigue somme toute étriquée. La narration échoue dès lors à trouver équilibre et harmonie, inapte à obtenir la synchronie pastorale. Les différents protagonistes peinent quant à eux à exister, hormis le personnage éponyme, constamment habité par un grain de malice, les deux cousins rhéteurs ou le rat célère et scélérat.
Aucune séquence ne parvient d'autre part à s'imposer, en raison d'une linéarité primesautière mais routinière. La découpe en chapitres, à cet égard, s'avère vaine, si l'on ose dire, car elle fragmente artificiellement une conduite dramatique ronronnante. De surcroît, l'épilogue laisse à désirer, préférant une diversion chaleureuse à une conclusion rigoureuse.
A présent, interrogeons une familière des canidés à fourrure rousse, la poule Henrietta : « Pot, pot, pot. / (L'animateur traduit) Le héros, mi-pantin, mi-coquin, aurait inspiré Jules Renard, expert ès poil de marotte. / Cot, cot, cot... cot ! / Il aime par ailleurs à emprunter la route des dindes ou à s’engager sur une voie de caquetage. / Cot, pot, pot, cot, pot. / Toutefois, sa minceur le range dans la catégorie des sous-fifres carnassiers. Et de trahir en ce contexte bucolique son indigence à la campagne.
Débridé, distingué mais détaché, Fantastic Mr. Fox hérite d’un onze et demi. Certes, l’ensemble séduit par son acuité, sa vitalité et son aménité. Saluons également l’originalité d’une pareille production, soucieuse d’accommoder la gracilité à la jovialité, sur fond de métaphore généalogiquo-zoologique. Cependant, cette adaptation de l’ouvrage de Roald Dahl, pèche, faute de densité comme de conviction. Son audacieux renard risque du reste, en raison d’une identité mutine mais anodine, d’échapper à la mémoire. Car il a vécu ce que vivent les ruses, l'espace d'un larcin.
A la semaine prochaine ; je vous embrasse.
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Wolfman
Bonjour à un Julien énergique, à un Jean-Paul euphorique et à nos auditeurs éclectiques des matins excentriques. Sherlock Holmes perçait les ténèbres grâce à un flair prodigieux, tout comme Wolfman, déjà dans les spasmes.
 1891. Alors qu'il triomphe dans Hamlet, le comédien Lawrence Talbot doit quitter l'Amérique et regagner le manoir paternel, situé à Blackmoor, en Angleterre, pour faire la lumière sur la disparition de son frère. L'artiste apprend hélas dès son arrivée que le corps du malheureux a été retrouvé, odieusement mutilé par un mystérieux adversaire à la sauvagerie inouïe. Les postures de son géniteur et le désarroi de sa délicate belle-soeur l'incitent toutefois à mener sa propre enquête. Par une nuit de pleine lune, l'intrépide fera ainsi une rencontre cruelle et cruciale, à même d'éclairer son deuil et sa destinée. Et d'apprendre bientôt, comme la stupeur et le déshonneur menacent de l'engloutir, une règle ingrate : qui va à la chasse perd la face.
L'appétit vient en changeant. Seconde version d'un film fantastique sorti en 1941 et interprété par Lon Chaney junior, Claude Rains et Bela Lugosi, le long métrage de Joe Johnston, qui mit notamment en scène le sympathique Jumanji et le frénétique Jurassic Park III, porte beau. Y contribuent des décors aux attraits altiers, soulignés par des extérieurs éthérés, tout en grisailles raffinées et en brouillards festonnés. De même, les costumes arborent une gracilité vaporeuse, propre à refléter les voluptés et les volatilités victoriennes. Notons à ce sujet que l'éclat des contrastes et le sens des ambivalences caractérisent les rapports noués entre les différents protagonistes.
Des interprètes inspirés leur donnent corps, tels Hugo Weaving, habile à accommoder distinction et dérision, ou Anthony Hopkins, qui déploie une âpre prestance en patriarche paria. Benicio del Toro campe quant à lui avec une sobre intensité un noctambule de salon mais peine ici à s'affranchir d'allures roides et empruntées. Par ailleurs, les transformations se révèlent aussi probantes qu’imposantes, grâce à la patte experte du maquilleur Rick Baker, déjà à l'oeuvre sur Hurlements, Le loup-garou de Londres et Wolf. A ce propos, une scène de métamorphose survenue durant un cours de psychiatrie brille de mille feux, car elle entrelace excellence visuelle et fulgurance dramatique.
Au demeurant, une telle fiction a les défauts de ses canidés. Elle manque dès lors d’unité, sans doute desservie par d’innombrables problèmes de production et de multiples coupes. L’ensemble souffre en outre d’une théâtralité exacerbée. De plus, le premier tiers sonne faux ; la scène d’hécatombe dans les bois frise à cet égard le ridicule, prompte à confondre saisissement et emballement.
Ajoutons que les fréquentes apparitions de la bête aux grands pieds limitent son potentiel horrifique en interdisant toute suggestivité. Voilà qui équivaut à tuer la peur dans l’œuf, en procédant à l’émoussement des canines et à l’enlèvement des babines. D’autre part, le pugilat final, malgré son éclat, ne s’écarte guère d'un passage obligé pour public pré-pubère. Des procédés éculés en profitent de surcroît pour faire leur grand retour, comme en témoignent hallucinations inopinées, couloir intimidant et brumes sournoises.
A présent, recueillons l’avis d’une familière des loups, la chèvre de Monsieur Seguin : « (une voix stridente à l'accent du terroir prononcé entre en résonance avec la musique rustique composée par Raymond Lefèbvre pour La soupe aux choux) Ecoutez, je trouve cette créature assoiffée de sang à la fois sinistre et cabotine. Je reconnais qu’elle transcende lune funéraire, crocs de hurlements et mâchoires hantées. Voilà cependant bien du tumulte pour un rhésus triste superstar. »
- - (surgit un timbre caverneux et angoissant) Comment oses-tu, petite effrontée ? Il va falloir expier, insolente biquette. Je vais prendre ce soir fromage et décès.
- - Je vous remercie d’être velu.
Cossu, convaincu mais confus, Wolfman hérite d’un douze et demi. Certes, l’effroi et la sensibilité s’égarent dans la lande, mis en fuite par une emphase chronique et une effervescence tyrannique. En effet, hyperboles et coquetteries asphyxient l’épouvante comme la poésie sous l’apparat de l’ostentation et de la sophistication. Pareil spectacle, pour adultes et adolescents, affiche néanmoins un lustre avantageux. La présente fiction allie du reste tension et ambition, tout en explorant la relation entre animalité, immuabilité et fatalité. Oui, lorsque chacun voit maudit à sa glotte, le temps tourne dans le sens des énigmes du monstre.
A la semaine prochaine ; je vous embrasse.
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Sherlock Holmes
Bonjour, auditeurs latins, britanniques, germains ou ibériques des matins conteurs, didactiques, sereins et chimériques. Plongeurs et poissons évoluaient de concert au coeur des Océans, alors qu'une affaire haletante laissera en nage Sherlock Holmes, déjà sur la piste.
 En cette fin de dix-neuvième siècle, Londres frémit d'effroi. Cinq jeunes femmes ont en effet péri lors d'abjectes cérémonies rituelles, aux relents de magie noire. Leur sinistre maître d'oeuvre, Lord Blackwood, s'apprête à faire une sixième victime mais le détective Sherlock Holmes, épaulé par son indéfectible allié, le docteur Watson, l'empêchera in extremis de satisfaire ses noirs desseins. Jeté en prison puis condamné à la peine capitale, le triste sire annonce alors au fin limier, quelques instants avant son exécution, qu'il reviendra de l'au-delà pour commettre un coup d'éclat. L'odieux assassin n'en succombe pas moins la corde au cou. Hélas, l'inexplicable profanation de sa sépulture et la disparition de son corps semblent corroborer ses dires. Une menace diffuse pèse désormais sur l'Angleterre, étroitement liée à ces obsèques de fouine...
Avé cheddar, Moriarty te salutat. Le nouveau long métrage de Guy Ritchie, qui réalisa notamment Snatch et Rocknrolla, offre la vedette au subtil tandem créé par Sir Arthur Conan Doyle. A Basil Rathbone, Peter Cushing, Christopher Lee, Roger Moore ou Christopher Plummer, succède cette fois Robert Downey Junior, tout en aisance énergique et en prestance excentrique. Face à lui, Jude Law campe le célèbre médecin avec un maintien acidulé et une distinction mâtinée de jovialité, propres à l'éloigner des acolytes anonymes.
Tous deux évoluent au rythme d'une musique aussi trépidante qu'engageante, composée par Hans Zimmer. Les arpèges empruntés au folklore irlandais hérissent à cet égard un scénario ingénieux et méticuleux, vêtu par un goût affirmé pour le pittoresque. Un bric-à-brac fastueux ornemente en effet une reconstitution sophistiquée, tissée par des costumes radieux et des décors avantageux, tantôt majestueux, tantôt poisseux. Notons en outre que des éclairages graciles octroient une poésie dérisoire à certains faciès patibulaires sur fond de ciel d'orage. Et de confondre simiesque et précipitations.
Au demeurant, l'ouverture laisse à désirer, en raison d'une fébrilité brouillonne. A ce propos, la mise en scène fait l’amalgame entre vitalité et virtuosité ; elle déçoit par ailleurs, faute de personnalité comme d’humilité. De plus, le spectaculaire souffre ici d’une gratuité chronique : le pugilat à proximité du navire en construction, la chute d’un corps embrasé et le final sur les hauteurs du Tower Bridge n’ont ainsi d’autre légitimité que de rehausser l’éclat de ces tourbillonnantes tribulations.
Ajoutons que le scélérat, réduit aux regards ténébreux sur postures ostentatoires, manque d’envergure. Enfin, l’ensemble sert complaisamment les tics cinématographiques du moment : pugilats hystériques, montage frénétique et explosions erratiques. La perspicacité épouse donc en la circonstance la brutalité. Sagace ou ça casse ?
A présent, recueillons l’opinion d’un proche du personnage central, le chien des Baskerville : « (hurlement à la mort) Aouhhh/(L'animateur traduit) Le fameux duo incarne avec tact limier et l'acquis, condamnés et acuité, tasses de thé et traces de tués. (Aboiements) Ouf, ouf/Sa pugnacité suggère d’autre part qu’il n’a pas l’intention de lâcher la proie pour Londres./ Ouf, ouf, ouf/ A lui de dissiper les ténèbres, afin de répandre sur la capitale britannique une lumière tamisée. »
- - Un susucre ?
- - (grondement canin) Arghhh.
Appliqué, habité mais agité, Sherlock Holmes draine un onze. Certes, pareil divertissement, pour adultes et adolescents, possède autant de santé que de cordialité. Il parvient de surcroît à ménager ça ou là quelques séquences enlevées et probantes, tel le défi relevé dans l’abattoir. Toutefois, la fiction pèche, car la hardiesse ne saurait combler l’absence de classe et de délicatesse. Celle-ci ne peut du reste rivaliser avec l’ampleur boisée de Meurtre par décret ou la fantaisie élancée de Sherlock Holmes attaque l'Orient-Express. En un mot, le mythe a gagné ici en juvénilité endiablée ce qu’il a perdu en félinité veloutée. Une question se pose dès lors : et les panthères, mon cher Watson ?
A la semaine prochaine ; je vous embrasse.
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Océans
Bonjour, auditeurs sur patins, dans le métropolitain ou au baldaquin des matins à chroniqueurs badins, châtains et taquins. Le destin artistique et personnel retracé par Gainsbourg, vie héroïque ne manquait pas de sel, tout comme les Océans, déjà dans les squales.
 Partis explorer l'immensité bleutée, les réalisateurs Jacques Perrin et Jacques Cluzaud sillonnent un univers tour à tour chatoyant, hardi, cruel et charmeur, pour titans, martyrs et éternels voyageurs.
Nage libre au pays des merveilles. Après Microcosmos, qui s'intéressait aux insectes et Le peuple migrateur, consacré aux oiseaux, le présent long métrage scrute le monde du silence et ses nomades. Les deux metteurs en scène ont dès lors privilégié la forme et les fonds, développant une technique virtuose – servie par différents subterfuges, dont le recours à un hélicoptère miniature, propre à autoriser une étroite proximité avec les baleines – au profit d'une esthétique en tous points émérite. La faune mutine et bigarrée ainsi transfigurée affiche par ailleurs un anthropomorphisme prononcé, comme en témoignent certains spécimens grimaçants ou guindés, d'une cocasserie épicée.
Tous évoluent sous une luminosité choyée, diaprée de nuances fugaces et drapée de fulgurances pugnaces, sur fond de pénombres suaves ou de crépuscules mordorés. Mi, fa, sol, ajoutons qu'une auguste musique, composée par Bruno Coulais, au patronyme prédestiné, éploie avec une majesté veloutée ses arpèges vaporeux et inspirés. De même, la bande sonore fait montre d'une minutie effilée, apte à capter le métalangage de cette apnée des ombres, tout en éclats et en tangages.
De surcroît, trois moments marquent mémoires et miroitements : la course éperdue des tortues, lancées vers les flots tandis que des volatiles implacables et acharnés les happent d'un bec vorace, la reconstitution du massacre des poissons, pris au piège de filets sournois et le jaillissement des dauphins au crépuscule, enveloppés par la mélopée d'un hautbois nonchalant. Apparemment conçu pour célébrer la Nouvelle Vague, un tel documentaire révèle enfin la vulnérabilité de l’individu face à l’infini, illustrée par le chalutier Veronika, au cœur de la tempête. Et de prouver que l’écume ne compte pas pour Neptune…
Au demeurant, le commentaire se trouve réduit à sa plus simple expression, faute de quelques précisions chronologiques et zoologiques. La contemplation l'emporte donc sur l'acquisition, car la plaidoirie délaisse ici la pédagogie. D'autre part, le périple offert sitôt franchie l'entrée des abysses manque de continuité comme d'équilibre, trahi par des transitions souvent abruptes.
Splendeurs et stupeurs échouent du reste à éloigner toute langueur, en raison d'une narration diluée au gré de ses plongées ou de ses ondoiements. Déplorons en outre qu'une pareille oeuvre, irriguée par une rafraîchissante ferveur, charrie les constats et les encouragements sans jamais se risquer à proposer de solution. L'aide apportée pourrait bien alors se limiter à un talentueux intermède pour n'avoir su désigner de remède.
A présent, sans plus tarder, rejoignons un familier des étendues à perte de vue, le jovial Oum le dauphin : « (tandis qu'émerge en arrière-plan le thème instrumental du dessin animé homonyme, élaboré par Michel Legrand, flotte une voix au timbre clair et innocent) Bonjour, les petites rascasses et les gentilles gambas. Pour moi, ce long métrage subjugue l’œil tout en soulignant, pieuvres à l’appui, les dangers de la pollution et de la surexploitation. La présence dérisoire du caddie perdu au milieu des eaux s’avère à ce sujet très éloquente... Voilà par conséquent une noble réussite. Touché par la brasse, le duo de cinéastes a indéniablement le crawl porteur ».
Frémissant, foisonnant, mais fluctuant, Océans glane un quatorze. Certes, l’ensemble souffre d’un certain éparpillement et d’une tonalité parfois ronronnante. De plus, le style surprend davantage que la teneur même du propos, en définitive assez ordinaire. Triomphe néanmoins une saillante intégrité, portée par une savante gracilité. Entre rivages et ravages, myriades et odyssée, flux enchanté et chanson de ponant, les auteurs nous invitent ainsi à feuilleter les pages d'un conte aquatique, comme pour révéler l'imaginaire lyrique et livresque des profondeurs.
A la semaine prochaine ; je vous embrasse.
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Gainsbourg, vie héroïque
Bonjour, auditeurs alizés, de souffle et d'envergure, pour matinées en douceur, entre pantoufles et confitures. Invictus et son championnat mondial de rugby accordait une place importante aux touches, tout comme les portées déployées par Gainsbourg, vie héroïque, qui réunit l'hommage et des Serge.
 Sacripant aussi déluré qu'attachant, le petit Lucien Ginsburg n'affectionne guère les études mais possède un goût prononcé pour la peinture. Passent les décennies, viennent les égéries. Après avoir délaissé les chevalets au profit des claviers, le charmant garnement d'autrefois changera de prénom et fera carrière dans la chanson. Jouant sa vie à pile ou frasques, Serge Gainsbourg chérira la culture et la désinvolture. De son atypique trajectoire, l'acceptation de soi restera toutefois le point d'honneur délicat.
Des bulles au fabulé. Le premier long métrage conçu par Joann Sfar, qui conquit la notoriété grâce à la série d'albums du « Chat du rabbin », offre la vedette à un agrégé ès arpèges, à un Fregoli égotiste, à un maître hors normes des métronomes. Au hasard de sa destinée bigarrée s'impose dès lors, grâce à l'auteur de bandes dessinées, un brio graphique. Ainsi, les décors, farfelus, cossus, biscornus ou colorés, cumulent pittoresque et expressivité.
La lumière, tantôt franche, tantôt boisée, ménage en outre un climat nuancé où se déhanchent fulgurances et fébrilités. Ajoutons que le parti pris adopté, avec dédoublement démesuré du personnage principal, emporte rapidement l'adhésion, apte à métamorphoser la singularité et les complexes de l'artiste en une hantise à la fois raffinée et grotesque. Voilà comment, l'alter éclot sous les lilas d'un poinçonneur...
Pareille œuvre ne se limite donc ni à une mosaïque d’anecdotes, ni à un cortège d’exégèses, car l’évocation vire ici à l’appropriation. L’originalité esthétique et thématique étoffe en effet la ferveur artistique et didactique. A ce propos, le réalisateur confère avec doigté une tonalité enlevée et drolatique à son conte mélodique, sans pour autant glisser vers le comique strict. Chiba, pah, blop, ouizzz...
Celui-ci s’adapte élégamment aux différentes périodes traversées, habile à capter la nonchalance inspirée du Saint-Germain des Prés des années 50 comme l’effervescence dégingandée de l’après-gaullisme. Saluons d’autre part la prestation experte des comédiens : la regrettée Lucy Gordon déploie un abattage acidulé en ubiquiste Jane Birkin, Laetitia Casta, qui nous mène savamment en Bardot, associe ingénuité capiteuse et mimétisme exquis, sans oublier Eric Elmosnino, sosie saisissant à l’aisance nuancée, adroit à incarner l’âpre et la manière.
Pour autant, Anna Mouglalis n'offre qu'une lointaine ressemblance avec Juliette Gréco. De même, seule une imagination féconde reconnaîtra Boris Vian sous les traits de Philippe Katerine. Le facétieux Kacey Mottet-Klein, qui incarne le héros dans sa prime jeunesse, possède quant à lui une présence espiègle et fruitée, mais son jeu sonne souvent faux. A ce sujet, le passage de l'enfance à l'âge adulte se révèle bien abrupt, privé de continuité comme de légitimité. La première partie, du reste, intrigue, amuse mais peine à convaincre, car elle semble déambuler à l'aventure, en quête d'unité et d'identité.
Par ailleurs, fallait-il réenregistrer les morceaux de Serge Gainsbourg par l'acteur principal et par des artistes actuels, alors que les nouvelles versions, malgré une louable conviction, endurent difficilement la comparaison avec leur modèle ? La chronologie trahit pour sa part quelque approximation, lorsque l'un des occupants de la discothèque appelée à accueillir la rencontre avec Bambou, évoque une émission satirique sur une chaîne cryptée... neuf ans avant sa diffusion. De surcroît, la conclusion s'avère cavalière, préférant, à tort ou à raison, une révérence elliptique et ensoleillée à un requiem fatidique et extrapolé. Et de fuir le silence des pianos, considérant sans doute que la postérité a perpétué ce que l’interprète a porté. Désormais, du haut des fa dièses escarpés, retranché derrière volutes et voluptés, l'artiste foule un sol lascif, doré sous le soleil de ses voies lactées...
Fervent, fringant mais flottant, Gainsbourg vie héroïque emporte un quatorze trois quarts. Certes, un tel spectacle, pour tous publics, échoue à justifier son sous-titre, car il néglige d’affirmer la nature romanesque de sa figure centrale. Dans un autre ordre d'idées, certains passages demeurent artificiels, comme l’épisode au côté de Fréhel, en dépit de son entrain mutin. Ce biografilm vibre néanmoins de hardiesse et d’invention. Notons également qu'il constitue de fait un hymne à la féminité, moult dulcinées de l'auteur-compositeur ayant consenti à prêter leur voix à ses partitions, comme pour illustrer un même adage : les muses ont des oreilles. Affleure enfin une réflexion raffinée sur l'isolement et l'étourdissement, l'inspiration et la tentation, sur la fertilité et la futilité. Les sirènes de l’oisiveté ont ainsi tôt fait de transformer tout créateur en marionnette sans montreur, en instrument sans timbre, en totem sans moignon. A ce sujet (sur l'air de Je t'aime moi non plus, chanté par Serge Gainsbourg et Brigitte Bardot, puis Jane Birkin) :
- (voix suave)
Totem
- Oh oui, totem...
- (timbre grave et convaincu)
Moignon plus.
- Comme une vague idée reçue,
- Tu es las,
- Tu es las et tu es vain
- Entre ces riens.
- Tu flânes
- Et tu feins
- Entre tes gains ;
- Prends garde aux requins.
- (ton engageant) Maintenant, geins.
A la semaine prochaine ; je vous embrasse.
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